L’Église, sacrement
Vatican II définit l’Église comme « une sorte de sacrement ». Un sacrement est un signe : l’Église devient visible et lisible par la sainteté de ses membres, et c’est en eux que le Christ doit pouvoir se reconnaître.
La constitution dogmatique Lumen gentium s’ouvre sur une phrase dont on n’a peut-être pas encore mesuré toute la portée.
L’Église étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain…
Avant de dire ce qu’est l’Église dans sa structure, son gouvernement ou ses membres, le Concile dit ce qu’elle est dans son mystère : un sacrement. Je voudrais montrer que cette affirmation, loin d’être une abstraction de théologien, engage la vie de chaque fidèle. Car si l’Église est un signe, il faut qu’on puisse la lire ; et ce qui la rend lisible, c’est la sainteté de ceux qui la composent.
Une notion ancienne
La formule n’est pas une invention du XXᵉ siècle. Saint Cyprien, au IIIᵉ siècle, appelait déjà l’Église « le sacrement inséparable de l’unité »1. Saint Augustin voyait l’Église naître du côté ouvert du Christ endormi sur la croix, comme Ève était née du côté d’Adam endormi ; la liturgie et le Concile reprendront l’image : c’est du côté du Christ que « est né l’admirable sacrement de l’Église tout entière »2.
Au siècle dernier, le P. Henri de Lubac a remis cette tradition en lumière. Dans sa Méditation sur l’Église, il en donne une formulation saisissante : si le Christ est le sacrement de Dieu, l’Église est pour nous le sacrement du Christ3. Le Concile n’a fait que consacrer, dans un texte magistériel, une intuition que les Pères n’avaient jamais perdue.
Il faut toutefois prendre au sérieux la prudence du texte. Le Concile écrit veluti sacramentum : « en quelque sorte », « comme » un sacrement. L’Église n’est pas un huitième sacrement à côté des sept. Elle est sacrement par analogie, en ce sens qu’elle réalise, à l’échelle de toute son existence, ce que chaque sacrement réalise dans un rite déterminé.
Ce qu’est un sacrement
Saint Thomas d’Aquin définit le sacrement comme le signe d’une réalité sacrée, en tant qu’elle sanctifie les hommes4. Deux éléments sont donc requis : un signe, qui se voit, et une réalité, qui ne se voit pas mais que le signe rend présente. L’eau du baptême se voit ; la grâce qu’elle signifie et produit ne se voit pas. Le Concile reprend exactement cette structure lorsqu’il dit de l’Église qu’elle est « signe et moyen », signum et instrumentum.
Le premier sacrement, au sens le plus profond, est le Christ lui-même. Il est « l’image du Dieu invisible »5 ; en lui, l’invisible s’est rendu visible. Saint Augustin le disait d’un mot : il n’y a pas d’autre mystère de Dieu que le Christ6. L’Église prolonge ce mystère dans le temps. Ce que le Christ était pour ses contemporains, la visibilité de Dieu, l’Église doit l’être pour les hommes de tous les temps : la visibilité du Christ.
Un signe doit être lisible
C’est ici que l’affirmation conciliaire devient exigeante. Un signe que personne ne peut lire ne signifie rien. Or comment l’Église rend-elle le Christ visible ?
Elle le fait d’abord par ce qu’elle reçoit de lui et qui ne dépend pas de ses membres : la parole de Dieu, les sacrements, la succession apostolique, la foi transmise. Cette sainteté objective, l’Église la possède de manière indéfectible, et c’est pourquoi le Credo la confesse « sainte ». Elle est la condition de tout le reste.
Mais elle le fait aussi, et c’est ce que l’on oublie le plus volontiers, par la sainteté de ceux qui la composent. Le Christ lui-même a désigné ce critère : « À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres »7. Il a prié pour que ses disciples soient un, « afin que le monde croie »8. Le signe que le monde peut lire, c’est la charité vécue.
Paul VI l’a exprimé dans une phrase devenue célèbre : l’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, et s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins9. L’Église ne devient pleinement lisible que lorsque la vérité qu’elle enseigne prend chair dans des vies.
Que le Christ se reconnaisse en nous
La vie chrétienne trouve ici son sens le plus profond. Elle ne se réduit ni à la connaissance du catéchisme, si nécessaire soit-elle, ni à l’appartenance à une institution, si essentielle soit-elle. Elle consiste à se sanctifier, c’est-à-dire à devenir tel que le Christ puisse se reconnaître en nous. Saint Paul en a donné la formule : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi »10. Et il osait dire à ses communautés : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ »11.
Le Concile en a tiré toutes les conséquences en consacrant un chapitre entier de Lumen gentium à l’appel universel à la sainteté : tous les fidèles, quels que soient leur état et leur condition, sont appelés à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité12. Ce chapitre n’est pas un appendice spirituel à une constitution sur la structure de l’Église. Il en est le cœur. Car c’est par la sanctification de ses membres que l’Église militante devient ce qu’elle est : le sacrement du Christ dans le monde.
Cette perspective éclaire aussi la formule par laquelle le Concile décrit l’Église : « à la fois sainte et toujours appelée à se purifier », sancta simul et semper purificanda13. Sainte, elle l’est par le Christ, de manière indéfectible. Mais le signe qu’elle donne au monde peut être obscurci par les péchés de ses membres, ou au contraire rendu éclatant par leur sainteté. Chaque fidèle porte ainsi une part du signe. La sainteté n’est pas une affaire privée : elle est une responsabilité ecclésiale.
Au-delà du seul droit
Il en découle une conséquence que je voudrais souligner. Si l’Église est sacrement, l’appartenance à l’Église ne peut pas se penser seulement en termes juridiques. Le droit dit des choses vraies et nécessaires ; l’Église est une société visible, et sa structure hiérarchique appartient à son mystère14. Mais le droit ne dit pas tout.
Le Concile le rappelle lui-même avec une gravité singulière : n’est pas sauvé, bien qu’incorporé à l’Église, celui qui, ne persévérant pas dans la charité, demeure dans son sein « de corps » mais non « de cœur »15. L’appartenance visible est nécessaire ; elle n’est pas suffisante. Ce qui fait de nous des membres vivants du sacrement, c’est la charité, c’est-à-dire la sainteté.
Les saints sont ainsi le visage de l’Église. Lorsque Jean-Paul II, au seuil du troisième millénaire, a voulu fixer la priorité pastorale de l’Église, il n’a proposé ni un programme ni une réforme de structures, mais la sainteté16. Saint Benoît, quinze siècles plus tôt, résumait toute la vie monastique dans une maxime que chaque chrétien peut faire sienne : « afin qu’en toutes choses Dieu soit glorifié »17. C’est la définition même d’un signe : une vie qui renvoie à un autre qu’elle-même.
Conclusion
L’affirmation de Lumen gentium 1 n’est donc pas une formule pour spécialistes. Elle place chaque fidèle devant une question simple et redoutable : en me voyant vivre, peut-on lire quelque chose du Christ ? L’Église est le sacrement du Christ ; elle le devient, jour après jour, dans la mesure où ses membres se laissent sanctifier. C’est là sa mission, et c’est là aussi la nôtre.
Notes
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Saint Cyprien, Lettre 69, 6 : inseparabile unitatis sacramentum. ↩
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Sacrosanctum concilium, 5 : e latere Christi in cruce dormientis ortum est totius Ecclesiae mirabile sacramentum ; voir saint Augustin, Enarrationes in Psalmos, 138, 2. ↩
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Henri de Lubac, Méditation sur l’Église, 1953, chapitre VI. ↩
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Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 60, a. 2. ↩
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Colossiens 1, 15. ↩
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Saint Augustin, Lettre 187, 11, 34 : non est enim aliud Dei mysterium nisi Christus. ↩
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Jean 13, 35. ↩
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Jean 17, 21. ↩
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Paul VI, exhortation apostolique Evangelii nuntiandi, 8 décembre 1975, n. 41. ↩
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Galates 2, 20. ↩
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1 Corinthiens 11, 1. ↩
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Lumen gentium, chapitre V, n. 39 à 42, en particulier n. 40. ↩
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Lumen gentium, 8. ↩
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Lumen gentium, 8 : la société hiérarchiquement organisée et le Corps mystique du Christ forment « une seule réalité complexe ». ↩
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Lumen gentium, 14. ↩
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Jean-Paul II, lettre apostolique Novo millennio ineunte, 6 janvier 2001, n. 30-31. ↩
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Règle de saint Benoît, chapitre 57 : ut in omnibus glorificetur Deus (1 Pierre 4, 11). ↩